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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 07:37

Ce texte a été écrit par Blandine Magnier.Blandine autorise sa diffusion sur notre blog,nous l'en remerçions.

 

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A toi qui me liras :

Sache qu’ici une grande page de l’Histoire a été écrite. N’oublies pas qu’à l’heure où s’achèvera ta lecture, tu deviendras témoin d’une bataille dont il ne reste rien. Alors tu prendras les armes et tu combattras un seul et unique ennemi : l’oubli.

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Je t’ai trouvé Chemin des Dames ! Je me présente : Soldat X, 36ème division d’infanterie ! Ce qu’il me semble te connaître Chemin des Dames, car combien de fois ai-je entendu ton nom, depuis mon engagement. Je t’ai imaginé, rêvé, dessiné cent fois, et aujourd’hui, me voici près de toi ! Lorsque je vais ouvrir mes yeux, je te verrai tel que tu es. Je les écarquille donc et que vois-je ? La plaine ! Mais quelle plaine es-tu Chemin des Dames !

Loin du paysage accueillant et romantique de mes rêves, je découvre que tu n’es que néant, pour ne pas dire chaos ! Ce que la Nature peut être hostile !

Tu es si calme, tellement silencieux, bien trop paisible ! Tu m’intimides Chemin des Dames et me forces à fermer les yeux… Soudain, une explosion, des tirs de canons…Dis-moi, que se passe-t-il ? Des hommes désormais sont étendus près de moi. Mais qui sont-ils ? Moi, Soldat, je ne puis dire s’ils sont français… Et que me cries-tu Chemin des Dames ? Tu me demandes quel soldat je suis ? Mais comment puis-je le savoir ? Ce que je sais c’est que ces hommes sont morts, qu’ils ne bougent plus ! Et toi qui me forces à avancer, à fermer les yeux plus fort, pour ne plus les voir, tu oses me demander quel soldat je suis ! Mais dis-moi Chemin des dames, quel chemin es-tu ?

Tu es bien plus calme maintenant, mes yeux s’ouvrent. Le paysage est vallonné, sinueux, dangereux….Mais ce qu’il fait froid ici, pourtant les arbres poussent tranquillement et la Nature est verdoyante.

Depuis que je suis chez toi, Chemin des Dames, je n’ai croisé personne ! Pourquoi m’imposes-tu une telle solitude ? Et que me réponds-tu ? Qu’il en va de même pour toi ! Quel étrange chemin tu es ! Je ne sais pas où je vais et je ne sais pas où je suis…Juste que sur une pierre, est gravé : Ailles, mais je ne parviens pas à lire la suite.

Et de nouveau, mes yeux se ferment. Le bruit soudain revient. J’entends un vrombissement atroce et des explosions à répétition. Je ne vois rien, juste, des corps étendus, sans vie.

Dis-moi, Chemin des Dames, pourquoi me fais-tu vivre cela ? Désormais, tu me réponds même plus. Tu te contentes de me faire souffrir…

Ton silence me glace et mes yeux s’ouvrent. Partout, les oiseaux chantent et tu me forces à avancer. Bientôt ta pente, Chemin des Dames, me fera ralentir et me montrera encore à quel point je suis seul. Je sais que tu me fais prendre cette route pour découvrir quelque chose, et je pense que c’est cette bâtisse que je vois au loin. Chemin faisant, la construction bientôt, me fera face. Tout près d’elle, un lac se cache et étend son territoire aquatique à la forêt. Mais la vie est absente de ce lieu. L’édifice qui semble avoir passé sans mal les siècles, est superbe. Dis-moi, Chemin des Dames, renfermes-tu beaucoup de trésors comme celui-ci ?

A peine t’ai-je posé cette question, que tu me fermes les yeux. Tout prend feu. Les bombes, les tirs qui fusent de partout, m’arrachent les tympans. Tout n’est plus que ruines. Le monument est détruit. Pourquoi un tel carnage Chemin des Dames ? En guise de réponse, mes yeux s’ouvrent et ce que la Nature est belle.

Déjà, tu m’obliges à reprendre la route…Pourquoi me fais-tu tant souffrir Chemin des Dames ? Toujours, tu m’entoures d’une Nature magnifique et indemne, qui m’oppresse et m’impose une solitude que je ne supporte plus. Il me semble, Chemin des Dames, que tu sais mieux que quiconque ce qui me fait souffrir. Mais qui es-tu vraiment ? Le Chemin des Dames ou le Chemin des Drames ?

Ta forêt silencieuse, ta pente rude, tes virages sinueux, ne seraient-ils pas les témoins de ta souffrance inavouée ?

Atteignant enfin, le sommet de ton vallon, trois routes s’offrent à moi. Mais je n’ai pas encore choisi ma direction que déjà, ta force me guide vers la droite. Chemin des Dames, pourquoi fais-tu de moi un automate ?

J’avance sur cette route, quand à ma gauche, une caverne est ouverte. Je sais que tu vas m’obliger à entrer, tu ne me laisseras pas d’autre choix. Comme prévu, je pénètre dans le lieu. Il y fait froid, humide. Ta force inconnue m’oblige encore à mes fermer les yeux. Et une voix m’étreint et hurle : « C’est la caverne du Dragon », puis elle s’éteint sous les coups de feu. Tout n’est que boue, il fait si noir…. Des cris surgissent de tous côtés, des tirs reprennent laissant derrière eux des cris de douleurs, qui bientôt s’étouffent lorsque les ombres touchent la terre. Le silence dès lors.

Mes yeux se libèrent et une lumière douce me ramène à la vie. Cet endroit m’effraie, je sors désormais ce l’étrange et glaciale forteresse souterraine. Mais à peine, suis-je sorti, que déjà je reprends la route, guidé par ta force surnaturelle.

Dévalant désormais une pente, je sens que mon regard m’échappe encore et qu’il est ailleurs… J’entends alors un bruit sourd et répétitif, des gens creusent près d’ici. Y-a-t-il des morts ou enterre-t-on la vie ?

Des tirs qui se répondent sans cesse m’offrent une bien triste réponse. Quel étrange langage ! Des tirs, des cris, des tirs et des corps, étendus, sans vie. A chaque pas, je comprends mieux ma solitude. Et la vie laisse place au silence. Mes yeux libérés, s’ouvrent . Autour de moi, le paysage est magnifique, des vagues semblent y avoir été sculptées patiemment…Serait-ce une invitation à l’évasion ?

Comme à ton habitude, Chemin des Dames, tu m’obliges à continuer à ma route, inlassablement seul. Car, il n’y a jamais d’êtres vivants, juste ton paysage et nous. Et ce que tu es long Chemin des Dames, ce que tu es inhumain. Tu me forces à avancer, dans un superbe paysage, sans me retourner sur tous ces hommes tombés, que j’ai vu s’écrouler, sans te soucier du froid qui me glace, sans penser que la solitude commence à me peser…Tu n’as pas de cœur Chemin des Dames !

Dis-moi, c’est bien la première fois depuis que je suis ici, que tu restes immobile, n’est-ce pas ? Ce que tu es différent du paysage qui t’entoure ! Tu le domines et surplombes. Il y a comme un paradoxe entre vous. L’un semble avoir subi plus que l’autre, car seul le paysage est courbé, et toi, tu es là, immobile…Où peut-être caches-tu ta souffrance ? Tout en contemplant ce désaccord naturel, mes yeux encore sont tes prisonniers. Ils se ferment. D’ici, c’est la tempête, la terre se déchaîne. D’immenses murs noirs et violents s’affrontent. Parmi eux, les hommes semblent vouloir vivre. Dans le creux des vagues obscures, dans la tempête : la vie. Au cœur d’un îlot de paix : la mort. Les vivants et les disparus semblent avoir perdu un liquide écarlate et vital qui a coloré ciel et terre. Avec la tempête qui s’apaise, tout redevient paisible. Mes yeux s’ouvrent, autour de moi la Nature est vivante, sans aucune présence humaine. Pourtant, une chose éternelle semble hantée ce paysage. Qui sait, l’éternité, peut-être est au bout du chemin.

Tu sembles désormais guider mon regard et mon corps vers une étendue blanche et lointaine. Plus je m’approche d’elle et plus elle me semble immense ! Désormais, ce n’est plus qu’une centaine de mètres qui me sépare de cette surface immaculée, pourtant, je ne peux toujours pas distinguer ce que cet étrange pâturage renferme. Dis-moi Chemin des Dames, que peut-on cultiver ici ?

En guise de réponse, mes yeux sont clos et l’Horreur revient : des chants étranges et sombres se mettent à résonner, un drapeau en berne flotte. Et le brouillard soudain semble avoir décider de me faire participer à son huis clos.

Tout est blanc, immense et froid. Bien plus proche désormais, je constate que de nombreuses personnes sont enfermées dans ce lieu. Sans même te poser de questions Chemin des Dames, je reconnais des hommes en uniforme, des femmes en noir qui ne cessent de pleurer, tenant par la main des enfants, bien trop jeunes pour comprendre le chagrin qui accable leurs mères.

Cependant, l’Horreur de cette scène immaculée ne semble te suffire, puisque alors, le bruit des bombes, des tirs et des cris resurgit, pour me rappeler qu’ici des époux, des pères, des fils, des frères, sont désormais prisonniers à jamais de la terre. Et que c’est ici aussi, que l’on fera gravé sur une pierre : Morts glorieusement pour la France. Comme si, il puisse y avoir une seule mort qui soit glorieuse !

Dis-moi Chemin des Dames, cette force, avec laquelle tu m’obliges à avancer, sans me retourner sur tous ces corps tombés, ne la puises-tu pas dans la vie arrachée à tous ces jeunes soldats ?

De cette immense étendue close, la vie a disparu. Tout ici est inhumain, sans vie. Gonflé par la rivière rouge de la Vie, tu as tout pris : un ami, un mari, un ennemi. Tu n’es plus le Chemin des Dames, ni même le Chemin des Drames, mais le Chemin des Larmes…

Dans ma solitude, je me sens bien trop vivant pour cette cérémonie. Les tirs de canons, les bombes et les cris se sont tus, tout est redevenu silencieux. Les fantômes semblent partis. Malgré mes yeux ouverts et libérés, je ne vois plus rien, alors je décide de fuir, de m’enfuir…Mais, à peine, ai-je entamé ma course folle que déjà je trébuche. C’est ma première rencontre avec ta terre obscure Chemin des Dames ! Et je me mets soudain à te maudire, mais ma voix s’éteint lorsque je vois que c’est un élément blanc qui m’a arrêté. C’est une croix, oui, une toute petite croix blanche, sur laquelle est gravé : Soldat X, 36ème Division d’infanterie. Mon cœur s’emballe alors et bats comme jamais il n’a battu. Ce soldat n’a ni nom, ni prénom. Vois ce que tu lui as fait Chemin des Dames ! Vois combien il a du souffrir ! Tu lui as tout pris, son visage, sa vie. Vois qu’ici un jour, il est tombé et qu’il ne s’est pas relevé ! Vois qu’ici Chemin des Dames, tu l’as enterré ! Vois que désormais, il est là, avec une toute petite croix blanche qui ne lui sert à rien ! Ou qui signifie injustement l’essence, l’existence d’un soldat X de la 36ème Division d’infanterie ! Oui, Chemin des Dames, un soldat X, car combien en as-tu tué comme celui-ci ! Tu vois Chemin des Dames, je te connais aussi bien que tu me connais !

Oh Chemin des Dames, mon cœur désormais immobile, tout comme toi, qui nous mena au combat, sait que la fuite ne lui apportera plus rien, puisque tu l’as condamné lui aussi à mourir au Chemin des Dames !

***





Puisqu’à l’heure où vous lirez ces quelques pages, j’aurai rejoint « les sacrifiés », j’ose vous le dire : j’ai été déserteur ! Oui je vous le répète et vous le crie, puisque je n’aurai pas à supporter votre regard interrogateur : j’ai été déserteur ! Oui, en juin 1917, j’ai déserté le Chemin des Dames. Et ne me condamnez pas s’il vous plaît ! Car qu’auriez-vous fait à ma place si chaque jour vous aviez perdu un de vos amis ? Qu’auriez-vous fait ?

Chaque jour, j’ai pensé à ceux qui, dans mes bras, s’étaient écroulés, j’ai pensé aussi à ceux qui étaient restés et que j’avais abandonné dans une tranchée. Et pas un seul jour, depuis ce mois de juin 17, les cris et les tirs ne m’ont quitté…Ils m’ont poursuivi partout…

J’ai déserté le Chemin des Dames pour vivre comme un enfant de vingt ans, en ignorant que ce chemin m’avait tout pris : ma vie, mes amis.

J’ai vécu le Chemin des Dames, j’ai vécu la bataille mais je ne pouvais plus vivre avec le regret d’avoir abandonnés mes camarades…

Alors je suis revenu au Chemin des Dames et j’ai vécu l’Horreur que j’avais fuit. Comme une punition que l’on donne à un enfant, le Chemin m’a montré combien de mes amis il avait tué. Loin d’eux comme près d’eux, je me suis senti seul, coupable d’être vivant…alors que d’autres soldats tombés n’avaient même plus d’identité.

Tout ce qu’il me reste à vous dire c’est que même loin de ce champ de bataille, même loin de la mort, je ne les ai jamais oublié… Oh s’il vous plaît ne me dites pas que j’ai été lâche ! Car je vous le répète encore une fois, je voulais juste vivre comme un enfant de vingt ans. Mais ce chemin m’avait tout pris : mon nom, ma vie, mes amis…

J’ai vécu dans le souvenir de mes camarades tombés. Et le courage que je n’ai pas eu à vingt ans, je l’ai saisi en revenant ici. C’est alors que j’ai compris que nous étions tous condamnés à mourir au Chemin des Dames.

Voilà, que désormais ta force surnaturelle et inhumaine ,Chemin des Dames, m’abandonne et me punit…Et je l’entends prononcer le verdict final : « Soldat X, 36ème Division d’infanterie, ici, s’éteint ta vie… »

S’en est fini pour le dernier Soldat X, de la 36ème division d’infanterie, mort au Chemin d’Horreur.

 

 

Blandine Magnier.

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Published by union nationale des parachutistes de thionville - dans Souvenir.
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commentaires

Blandine MAGNIER 10/11/2010 11:23


C'est moi qui vous remercie de l'avoir publié.
Aujourd'hui, seule l'ombre pâle de leurs croix nous rappelle qu'ils ont été vivants. Malheureusement, pour certains, cette même ombre silencieuse et tranquille devient gênante, alors ils sortent
alors les bombes à grafiti...et viennent troubler le sommeil paisible de ceux qui tombèrent pour la France.

En cette veille de 11 novembre, à vos côtés, à leurs côtés, sous les trois couleurs de notre drapeau, je me souviens...


union nationale des parachutistes de thionville 10/11/2010 11:31



Mais il y aura toujours dans ce pays des Français qui monteront la garde.Ce n'est pas parce que l'on en parle si peu qu'ils sont absents.



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